Depuis quelques jours, on peut apercevoir de curieux individus errer dans les rues des grandes villes, un smartphone d’une main, une batterie USB de l’autre. Arborant un sourire bienheureux, ils éructent des onomatopées à intervalles réguliers, seuls ou en équipe. « J’ai trouvé un Carabaffe dans les chiottes sur un essuie-main, » « demande à la dame si on peut traverser ses rosiers, » « je pose un leurre sur l’arrêt du Noctilien, » sont pour eux des phrases d’une grande banalité. Ils se déplaçant en cercles concentriques. Parfois ils courent, s’arrêtent brusquement, puis se remettent à courir avant de percuter violemment une voiture mal garée. Ce sont des dresseurs Pokémon.
En un temps record, Pokémon Go a réussi à faire émerger des comportements inédits dans la population. Des comportements qu’aucune application touristique en réalité augmentée, qu’aucun jeu massivement multi-joueurs, qu’aucun système de géocaching et qu’aucun modèle de Google Glass n’avait réussi à provoquer jusque-là. Que s’est-il passé ? Des hordes de gens sont sortis de leur canapé et parcourent les villes en cherchant des créatures invisibles dissimulées dans des lieux symboliques, tels des mystiques hyperactifs en quête de démons anciens. Ils collaborent, s’affrontent, perçoivent l’espace qui les entoure d’un œil nouveau. Et surtout, ils se laissent porter par le mouvement, sans se soucier d’attribuer à leurs déplacements un but vraiment rationnel.
L’engouement de Pokémon Go s’explique sans doute en partie par le fait qu’il fait intervenir un univers qui fait déjà partie de la culture populaire, un « monde complet » familier aux joueurs qui a déjà une longue histoire. Dans ces conditions, il leur est facile de s’approprier un environnement hybride en réalité augmentée où la fiction rencontre le réel de manière inédite. Le « saut » vers la réalité augmentée demande peu d’investissement et d’apprentissage aux personnes qui n’ont jamais touché à la réalité augmentée, mixte ou virtuelle, et n’ont pas d’attrait particulier pour ce genre de technologie. Le système de jeu de Pokémon Go est très simple. Il suffit de connaître les bases de l’univers Pokémon, d’aimer voir surgir des créatures mignonnes au milieu des ronds-points, et d’explorer.
Ce n’était pas le cas pour Ingress, le jeu qui a précédé Pokémon Go chez Niantic et qui lui a fourni sa base de données géographiques actuelle. De par ses références à la science-fiction hardscience, son interface moins intuitive, son système de jeu à base de triangulation et sa map complexe, il était moins accessible. Pourtant, il a servi de prototype à Pokémon Go, dont les arènes et les Pokéstop sont indexés à partir des « portails » disséminés chez son prédécesseur. Or, dans Ingress, les lieux importants étaient en partie déterminés, documentés et décrits par les joueurs eux-mêmes. De nombreux Pokéstop sont donc en fait des lieux que les nerds d’Ingress (dont je fais partie) jugeaient remarquables, ou dignes d’intérêt. Et tout le monde n’a pas les mêmes intérêts, n’est-ce pas.
Aperçu du jeu Ingress. Image empruntée au guide du jeu.
Les Pokémon sont dispersés de façon semi-aléatoire sur la carte : le moment et le lieu de leur apparition est de toute évidence conditionnée par leur type, l'heure de la journée, leur rareté/prestige dans l'univers Pokémon et la densité de joueurs dans une zonée donnée ; mais en-dehors de ces règles, à grande échelle leur distribution semble randomisée et assez uniforme dans les zones habitées. Sachant cela, et sachant que les Pokéstop sont disposés en fonction de la localisation et des goûts des anciens joueurs d'Ingress, que les lieux très célèbres (comme le Pentagone, qui est désormais une arène) sont systématiquement indexés et que les développeurs de Pokémon Go n'ont pas encore normalisé leur base de données... on pouvait s'attendre à ce que les joueurs fassent de belles découvertes.
Vous avez sans doute déjà entendu parler de cette adolescente ayant découvert un cadavre, des quartiers généraux du MI5 transformés en arène, de cet homme parti en quête de Pokémon à Mossoul pour provoquer Daesh, ou encore des strip-clubs, coffee-shops clandestins et femmes dénudées indexés dans le jeu comme lieux remarquables. Ce n'est pourtant que le début de l'aventure. On sait désormais que l'on peut attraper des Pokémon à Auschwitz, ce qui peut toujours servir. Mais qu'en est-il de l'environnement des gens qui, comme vous et moi, se contentent de vagabonder dans leur quartier faute de mieux ? Voici un petit florilège rassemblant les découvertes de quelques humbles aventuriers locaux.
Un hommage de marins reconnaissant à leur prostituée favorite, Miquette
La maison de Walter White
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La créature de The Ring
Un monument en hommage aux "victimes" de l'avortement
Un dinosaure fantôme en chemise violette au milieu de nulle part
Un monument en hommage aux victimes de la fièvre jaune
My nearest Pokemon Gym is right through this overgrown thicket. It
Minovsky 7 juillet 2016
Un cheval de l'apocalypse
Une tulipe sur une poubelle (oui)
Un terrain de jeu abandonné particulièrement glauque
Un Rubik's Cube sur une plage
Pokémon Go peut-il fusionner avec l'urbex et le géocaching, d'autres activités à base d'exploration et de flirt avec les limites de la légalité ? C'est à espérer. Cependant, les autorités s'inquiètent déjà de ce nouvel engouement pour la micro-aventure, qui peut créer des situations un peu discutables d'un point de vue éthique, voire carrément dangereuses. La ville de Paris, qui depuis quelques mois déjà ressent quelque lassitude à l'approche d'un grand rassemblement, aurait fait annuler la grande chasse au Pokémon qui devait avoir lieu cette semaine.
Le fait que le jeu permette d'agir sur l'afflux de joueurs à proximité (par l'intermédiaire de l'utilisation de leurre, grâce au système de contrôle de points sur la carte, grâce à la corrélation entre la densité de joueurs et le spawn des Pokémon, et à terme grâce au système de factions) est en effet à double tranchant.
D'une part, cela permet de rencontrer de nouvelles personnes, de rendre l'aventure pleinement sociale, conviviale, et d'élaborer des stratégies "méta" par l'intermédiaire de l'organisation d'événements. D'autre part, cela permet aux individus mal intentionnés d'attirer des joueurs là où bon leur semble. On risque également de voir apparaître des phénomènes "d'emballement" où l'afflux de joueurs en un endroit donné provoque l'apparition de plus de Pokémon, donc plus de joueurs, donc plus de Pokémon, donc plus de joueurs, etc. On peut supposer que cela contribuerait à former des sortes de "clusters" de joueurs qui, dans un environnement urbain, peuvent interférer avec la circulation, le calme ou le respect d'un lieu.
Il est encore difficile de tester ce genre d'hypothèses pour le moment. On espère donc que Pokémon Go continuera tranquillement son oeuvre : générer émerveillement, surprise, et contribuer à renouveler le format du jeu vidéo.
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